Traitements bio de l’oïdium : que peut-on vraiment utiliser en viticulture ?

Comprendre l’oïdium : une menace omniprésente dans les vignobles

L’oïdium, parfois nommé « maladie du blanc », est provoqué par plusieurs champignons du genre Erysiphe, le plus fréquent étant Erysiphe necator en viticulture. Ce pathogène prospère dans des conditions chaudes et humides, et il s’attaque à l’ensemble des organes verts de la vigne, provoquant un feutrage blanchâtre sur les feuilles, les rameaux et les grappes. Selon l’IFV (Institut Français de la Vigne et du Vin), l’intensité de ses dégâts est variable, mais lors d’années favorables, un manque de protection peut entraîner des pertes de rendement dépassant 50 % et diminuant fortement la qualité des vins.

En agriculture conventionnelle, la lutte contre l’oïdium repose sur une large palette de fongicides. À l’inverse, le cahier des charges de l’agriculture biologique (règlement UE 2018/848) impose une sélection restreinte de substances actives autorisées, avec des conditions d’utilisation strictes.

Substances autorisées en bio pour le contrôle de l’oïdium

L’agriculture biologique repose sur le principe d’interdiction des molécules de synthèse, mais autorise certains produits dits « naturels » ou d’origine naturelle. La lutte contre l’oïdium s’effectue principalement avec trois grandes familles de solutions :

  • Le soufre
  • Les substances de biocontrôle
  • Les préparations à base de plantes et autres solutions homologuées

1. Le soufre, pilier historique de la lutte contre l’oïdium

Le soufre sous diverses formes (poudrage, mouillable, granulés à dispersion) reste la référence incontournable dans la lutte contre l’oïdium en culture biologique.

  • Mode d’action : Il agit principalement par contact, empêchant la germination des spores du champignon. Son activité est optimisée entre 18°C et 28°C, mais il perd en efficacité en dessous de 15°C ou au-dessus de 30°C, tout en présentant un risque de phytotoxicité si les températures dépassent les 30-32°C.
  • Réglementation AB : L’annexe II du règlement UE 2018/848 autorise explicitement le soufre sous toutes ses formes (sauf certaines restrictions sur les produits chimiques associés). Les doses maximales varient suivant la formulation et la réglementation nationale ; en France, il est d’usage de ne pas dépasser 30 kg/ha/an pour éviter les effets négatifs sur l’environnement et les auxiliaires du sol.
  • Efficacité & limites : Il n’existe pas de phénomène de résistance au soufre, mais la fréquence des applications doit être adaptée à la pression de la maladie et aux conditions météorologiques. Certains cépages y sont plus ou moins sensibles ; des brûlures foliaires peuvent être observées sur le Cinsault ou le Gewurztraminer par exemple (ITAB, 2024).

2. Les solutions de biocontrôle autorisées

Le biocontrôle bénéficie d’un intérêt croissant en agriculture biologique, en particulier pour la lutte contre les maladies fongiques. Plusieurs produits homologués permettent l’intégration de stratégies complémentaires au soufre :

  • Le bicarbonate de potassium : Utilisé comme fongicide de contact, il inhibe la croissance du mycélium de l’oïdium par un effet osmotique et alcalinisant. Efficace surtout en préventif, il est homologué sous plusieurs spécialités commerciales (ex. , Khozane®»). En France, le bicarbonate de potassium est autorisé au traitement de la vigne, y compris en AB, avec des doses de 4 à 6 kg/ha par application.
  • L’huile de paraffine et l’huile de colza : Ces huiles agissent par asphyxie et blocage mécanique du mycélium en recouvrant les surfaces infestées. Elles sont surtout utilisées en curatif (lésions visibles) et peuvent entrer dans le plan de traitement AB (voir homologations). À noter : Les huiles doivent être utilisées avec précaution pour éviter les phytotoxicités sur jeune feuillage.
  • Extraits de plante : Certains extraits, notamment ceux de prêle (Equisetum arvense), sont homologués pour stimuler les défenses naturelles de la vigne ou avoir une action fongicide (ex : fongicides naturels, TMA). Ils sont classés dans la catégorie des substances de base selon le règlement UE 1107/2009.

Tableau récapitulatif des principales solutions autorisées

Substance Famille Utilisation Limites Source / homologation
Soufre Minéral Préventif/curatif, poudrage/soufre mouillable Phytotoxicité au-delà de 30°C, non lessivable, non systémique Règlement UE 2018/848, ITAB
Bicarbonate de potassium Sel minéral simple Préventif/curatif, 4 à 6 kg/ha possible Effet essentiellement de contact, renouveler selon pluie ANSES, ephy.anses.fr
Huiles végétales (colza/paraffine) Biocontrôle Curatif basé sur asphyxie du mycélium Phytotoxicité, compatibilité à vérifier ANSES, EcophytoPIC
Prêle (Equisetum arvense) Substance de base Préventif, stimulation des défenses Effet limité en forte pression ITAB, UE 1107/2009

Des stratégies complémentaires pour une efficacité maximale

Divers essais montrent que la complémentarité de plusieurs solutions contribue à améliorer la robustesse de la stratégie de protection en bio. Le soufre demeure la pierre angulaire, mais l’intégration ponctuelle de bicarbonate de potassium ou d’extraits de prêle, par exemple, permet de réduire le nombre total de passages de soufre et la pression de sélection sur un unique produit.

La multiplication des solutions est d’autant plus pertinente que l’oïdium est réputé plus difficile à contrôler en agriculture biologique, en raison de l’absence de produits systémiques. Selon les enquêtes de l’IFV (2023), l’alternance soufre/biocontrôle a permis une réduction moyenne de 15 à 30 % du volume de soufre utilisé dans certains bassins viticoles (source : IFV, résultats d’expérimentation Nouvelle-Aquitaine).

Bonnes pratiques à retenir :

  • Préférer les applications de soufre en préventif sur tout symptôme suspect.
  • Renforcer avec du bicarbonate de potassium ou une huile végétale en conditions favorables à la maladie ou en présence des premiers symptômes.
  • Respecter les doses et les délais préconisés sur chaque spécialité commerciale.
  • Compatibiliser les solutions mélangées et surveiller le risque de phytotoxicité, notamment en période chaude ou sur jeunes feuilles.
  • Adapter le calendrier d’application à la sensibilité du cépage : le Chardonnay, le Sauvignon ou le Gamay sont particulièrement vulnérables.

Focus réglementaire : l’évolution des homologations et la surveillance

Le cadre réglementaire de l’AB évolue régulièrement, et chaque substance utilisée doit impérativement figurer sur la liste des produits autorisés par la règlementation européenne et être homologuée par l’ANSES (en France). Plusieurs révisions dans les années 2020 ont clarifié la liste des substances utilisables, notamment concernant le statut des substances de base.

  • Sous quelles conditions le bicarbonate de potassium est-il autorisé ? Son emploi en vigne n’est possible que depuis son inclusion dans la liste des substances autorisées (arrêté du 29 juin 2021, JO RF).
  • Peut-on utiliser des mélanges avec des huiles essentielles ? Quelques huiles essentielles (orange douce, tea tree) font l’objet d’études, mais leur utilisation n’est généralement pas homologuée sur vigne en France. Prudence donc sur ces pratiques.
  • Où trouver la liste à jour ? La liste consolidée, ainsi que le détail des produits homologués, se retrouvent sur la base officielle ephy.anses.fr, sur le site de l’ITAB ou encore via Ecophyto PIC.

Des leviers non-chimiques incontournables en agriculture biologique

La lutte contre l’oïdium en AB ne repose jamais uniquement sur les produits phyto. L’intégration de pratiques agronomiques reste la clé d’une protection efficace sur le long terme :

  • Aérer la végétation (épamprage, effeuillage) pour limiter l’humidité propice au développement du champignon.
  • Choisir des cépages tolérants ou résistants si la restructuration du vignoble est envisagée (variétés PIWI, Hybrides résistants – voir bases de données PlantGrape et l’INRAE).
  • Adapter la densité de plantation et la gestion du couvert végétal.
  • Surveiller le cycle phénologique pour intervenir au stade optimal, particulièrement entre « 5 feuilles étalées » et la fermeture de la grappe (BBCH 15-77).

Les essais menés sur la base de plusieurs années de comparaison indiquent qu’une conduite agro-écologique de la vigne, couplée à une utilisation raisonnée des solutions autorisées, suffit à maintenir l’oïdium à un niveau non préjudiciable, dans la majorité des campagnes (source : IFV, Les Dossiers de l’OIV 2022).

Perspectives et innovations en viticulture bio face à l’oïdium

La recherche en viticulture biologique met l’accent sur le développement de nouveaux outils de biocontrôle et l’amélioration des pratiques culturales. À signaler :

  • Des travaux en cours sur les phages fongiques et les micro-organismes antagonistes (Aureobasidium pullulans, Bacillus subtilis) offrent des perspectives prometteuses, bien que la France accuse du retard sur ce registre comparativement à l’Italie ou l’Allemagne (source : EcophytoPIC 2023).
  • Les robots de pulvérisation et la modulation intra-parcellaire offrent une gestion plus fine des traitements, permettant de limiter l’usage du soufre sur les zones les plus à risque.
  • La généralisation de l’observation participative et des réseaux de surveillance (Baromètre VitiSURV, réseaux Chambres d’Agriculture) optimise l’ajustement du calendrier des traitements et offre des données précises sur le déclenchement des alertes oïdium.

Face à l’intensification des épisodes de sécheresse et à la hausse des températures printanières, les arbitrages sont amenés à évoluer pour assurer une durabilité de la lutte contre l’oïdium en agriculture biologique. Les produits disponibles forment d’ores et déjà une palette aux usages multiples, mais leur efficacité repose sur l’expertise, l’anticipation, et la complémentarité avec l’ensemble des pratiques de la filière viticole bio.

  • Sources principales : IFV, ITAB, ANSES, EcophytoPIC, OIV, règlement UE 2018/848, ephy.anses.fr, PlantGrape, INRAE.

Pour aller plus loin