Application de produits phytosanitaires par drone : état des lieux des solutions agréées

Pourquoi la question de l’application des phytosanitaires par drone est cruciale aujourd’hui ?

L’usage de drones pour la pulvérisation de produits phytosanitaires suscite un intérêt croissant dans le monde agricole. Face à la raréfaction de la main-d’œuvre, la nécessité de protéger certains milieux sensibles, et la pression sociétale autour de la réduction des intrants, les drones offrent des solutions prometteuses de précision, de sécurité et d’efficacité, notamment en viticulture sur des parcelles accidentées ou inaccessibles par tracteurs. Cependant, cette technologie soulève autant d’espoirs que de défis réglementaires et de sécurité. Depuis l’arrêté du 9 mars 2023, la France a commencé à élaborer un cadre clair et évolutif sur le sujet (source : Légifrance, Arrêté du 9 mars 2023).

Le cadre réglementaire français : un accès restreint et évolutif

La France est particulièrement prudente dans l’ouverture de l’application aérienne des produits phytosanitaires par drone. Longtemps interdite, l'application aérienne (y compris par drone) n’est possible que sous des conditions très précises.

L’arrêté ministériel du 9 mars 2023 définit les exceptions et cadre de cette pratique. Seuls certains produits phytosanitaires disposant d’une autorisation spécifique pour cet usage figurent sur une liste officielle, régulièrement actualisée par l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail). La culture, la dose, la période d’application, le mode opératoire, ainsi que la distance aux zones sensibles y sont précisément stipulés.

  • L’épandage par drone reste interdit sauf cas dérogatoires, via l’inscription d’un produit sur une liste « aéronef télépiloté ».
  • Le dispositif expérimental « d’autorisation de mise sur le marché pour expérimentation » (AMMes) peut aussi permettre ponctuellement l’application de certains produits.

À ce jour, l’application par drone vise surtout la viticulture, les arboricultures, ainsi que certaines cultures tropicales et céréalières (source : Ministère de l’Agriculture, phyto-drones).

Quels produits phytosanitaires autorisés aujourd’hui pour l’usage par drone ?

L’ANSES publie une liste actualisée de produits phytosanitaires pour lesquels l’application par drone est légale. Il s’agit d’une fraction restreinte du catalogue global, sélectionnés pour leur moindre risque de dérive et leur efficacité validée dans ce mode d’application. Voici un aperçu représentatif en juin 2024 (ceci est susceptible d’évoluer rapidement, consultez l’actualité officielle !) :

  • Sulfate de cuivre tribasique (Bouillie bordelaise, Mélange cuit, etc.) : Principalement autorisé en viticulture pour le traitement du mildiou sur coteaux difficiles d’accès.
  • Sulfur WG (soufre mouillable) : Pour la lutte contre l’oïdium de la vigne, spécifique à l’application sur rangs restreints.
  • Biocontrôle à base de Bacillus thuringiensis (Bt) : Utilisé contre la cochylis ou les vers de la grappe (ex : Dipel), également autorisé par drone sur vignes ou arboriculture en certains lieux.
  • Kaolin : Pour la protection contre les brûlures et certains insectes ravageurs en arboriculture et vignes.
  • Certaines formulations de phosphonates et de produits à base de potassium : Sur expérimentation.

D’autres substances peuvent bénéficier d’une autorisation ponctuelle sur demande motivée, notamment dans le cadre d’expérimentations officielles ou de situations d’urgence (ex : lutte contre la flavescence dorée sur des parcelles à très forte pente).

Produit Cultures autorisées Finalité Source
Bouillie Bordelaise WDG Vigne Mildiou ANSES, Fiche du 15/02/2024
Dipel DF (Bt) Vigne, Pommier Vers de la grappe, tordeuses Arrêté du 9/3/23 - Ministère de l'Agriculture
Kaolin Protect Vigne, Arbres fruitiers Protection thermique, insectes INRAE / ANSES

Conditions strictes d’utilisation : sécurité, environnement et efficacité

  • Respect de la réglementation : Le télépilote doit être formé (CATD), le drone homologué pour “travaux aériens”.
  • Conditions météo : Application interdite si vent > 19 km/h ou brume/pluie risquant une dérive hors parcelle.
  • Distances de sécurité : Zones riveraines, points d’eau, écoles : distances doublées ou triples vs. une application terrestre classique.
  • Public averti : Notifier la DRAAF, la préfecture, les voisins et tenir un registre d'intervention exhaustif.
  • Recommandations supplémentaires : Privilégier le traitement en dehors des horaires d’activité humaine forte, renforcer les ZNT (zones non traitées).

En outre, l’utilisation de drones est parfois conditionnée à la topologie de la parcelle : accès impossible à un engin agricole classique, fortes pentes (souvent > 30%), ou risques humains (renversement de tracteur, accidentologie connue).

Pourquoi une sélection restreinte de produits ? Les enjeux derrière ce choix

Les produits autorisés par drone sont choisis suite à :

  1. Stabilité de la matière active : Certains produits se retrouvent en suspension aérienne plus facilement, accroissant le risque de contamination hors zone.
  2. Risque d’exposition pour l’opérateur et l’environnement : Les drones, en permettant d’éviter l’exposition humaine directe, créent néanmoins des nuages de fines gouttelettes, avec potentiellement plus de dérive horizontale ou verticale.
  3. Efficacité prouvée via l’application aérienne : Tous les produits ne réagissent pas de la même manière selon la taille des gouttelettes, le mode de dépôt, la vitesse de passage… Seules certaines formulations ont démontré une répartition suffisante et durable.

Un rapport de l’INRAE (2023) signale que la dérive lors d’une projection aérienne de type drone peut être multipliée par 3 à 10 par rapport à un traitement à rampe adaptée, selon la topographie et les conditions météo (INRAE). D’où la nécessité de tests rigoureux avant d’ajouter une spécialité sur la liste.

Cas d’usage concrets et retours terrain

  • Vignobles de Côte-Rôtie et Banyuls : Plusieurs groupements de vignerons ont obtenu des autorisations expérimentales pour traiter des parcelles parfois inclinées à plus de 50% (source : France 3 Occitanie, 2023). L’usage du drone y a permis de diviser par 5 le temps de traitement et d’éviter des accidents de tracteur sur plus de 30 hectares.
  • Filtration de produits par drone au Japon et en Suisse : Des essais montrent une réduction de consommation d’eau de 30%, et jusqu’à 25% d’homogénéité supplémentaire dans la couche supérieure du feuillage (Agriculture & Nouveau Monde, “Drones : applications agricoles novatrices” - 2023).

Quels sont les prochains enjeux pour l’extension de la liste de produits ?

Le secteur attend plusieurs évolutions :

  • Mise au point de formulations “drone-compatibles” a faibles risques de dérive.
  • Développement de capteurs embarqués pour affiner la précision des traitements au mètre carré voire au plant.
  • Évolution du cadre européen, en discussion depuis 2023 (résolution du Parlement européen sur la digitalisation agricole).
  • Pilotage collectif : mutualisation de flottes de drones pour limiter l’impact environnemental et logistique.

En France, entre 2021 et 2023, on comptait une quinzaine d’expérimentations régionales agréées, mobilisant plus de 200 drones agricoles, un chiffre appelé à doubler d’ici l’horizon 2026, corrélé à l’évolution de la réglementation (source : Ministère de l’Agriculture - rapport 2023).

Pour aller plus loin : où consulter la liste actualisée des produits autorisés ?

Il est impératif de consulter :

La réglementation et les listes évoluent fréquemment. Tout opérateur doit vérifier l’actualité des autorisations avant tout traitement.

Vers une viticulture et une agriculture plus technologiques et sélectives

L’adoption des drones pour les produits phytosanitaires révèle la capacité du monde agricole à innover tout en restant sous le contrôle de la sécurité et du respect de l’environnement. À mesure que les réglementations évolueront et que les fabricants adapteront leurs gammes, on peut anticiper une augmentation de la diversité des produits autorisés pour ce mode d’application. Ce virage technologique, s’il reste étroitement encadré, s’impose comme une voie centrale, en particulier sur les terrains complexes de la viticulture. Vigoureuse innovation, vigilance réglementaire et information exigeante sont les clés d'une transition agricole intelligente.

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