Publié le
Dimanche 4 octobre 2020

Des prothèses pour revenir des tranchées aux champs

Un amputé de la cuisse gauche conduisant une charrue. "Les charrues à siège, uniquement employées en Amérique du Nord, permettent aux amputés de jambes de faire sans fatigue d’excellents labours." (Photo :: Centre d’appareillage et de rééducation de Lyon, paru dans l’Oribus 108)
Un amputé de la cuisse gauche conduisant une charrue. "Les charrues à siège, uniquement employées en Amérique du Nord, permettent aux amputés de jambes de faire sans fatigue d’excellents labours." (Photo :: Centre d’appareillage et de rééducation de Lyon, paru dans l’Oribus 108)

On parle souvent des 15 000 "gueules cassées", personnification marquante de l’horreur de la Première Guerre mondiale. Mais en tout, ce sont 300 000 amputés ou mutilés qui reviendront du front entre 1914 et 1918. Pour les réinsérer, et pallier le manque de bras, on les forme et on les équipe de prothèses parfois révolutionnaires. Objectif : les renvoyer aux champs pour nourrir la population.

La Première Guerre mondiale restera pour toujours "la grande boucherie". Au XXe siècle naissant, les états-majors ont mêlé le perfectionnement des armes aux pratiques archaïques, tant sur le plan stratégique que déontologique. L’illustration la plus marquante est le pilonnage incessant par obus des tranchées. Quand le conflit s’achève dans les pays de l’Ouest, on a dénombré 70 millions de combattants. Dix millions sont morts, dont 1,4 million de soldats français (20 % des effectifs). Les chiffres des morts dans la population civile s’en rapprochent.

Des centres de rééducation

La Grande Guerre va aussi créer une cohorte d’ampleur inédite d’invalides et de mutilés. Dès le début du conflit, certaines voix s’en inquiètent déjà. Loin d’une approche philanthropique ou du devoir national, elles alertent sur le coût colossal que représenterait le retour massif des mutilés de guerre.

D’autres apportent des solutions. Le maire de Lyon Edouard Herriot décide de créer la première école de rééducation dès 1914. Dans sa ville, les frères Lumière mettront au point la "pince Lumière", redonnant précision dans l’appréhension des objets aux amputés des mains ou avant-bras (une pince distribuée gratuitement à 5 000 exemplaires).

De nombreux centres semblables à l’exemple lyonnais vont voir le jour un peu partout en France. Le ministère de l’Agriculture veut les appuyer. Et pour cause : si les mutilés de guerre peuvent représenter un coût pour la Nation, ils sont désormais nécessaires à l’élevage et aux cultures dans une campagne exsangue. Et le peuple a faim.

Dans une France essentiellement rurale, les paysans envoyés au front représentent une majorité du contingent. Nombre de ces fantassins ne reverront jamais leurs campagnes. C’est particulièrement le cas des plus jeunes : la moitié des garçons âgés de 20 ans en 1914 ne sont jamais revenus. Aux pertes humaines colossales, s’ajoute la disparition de 3 millions d’hectares détruits sous les zones de conflits, et déclarés impropres à l’agriculture. La communication positive va alors bon train auprès des anciens paysans mutilés.

 

Amputés dans une agriculture manuelle

La difficulté de recaser des mutilés dans les métiers exercés à la campagne, relève Jean Steunou, dans le dernier numéro de l’Oribus (revue d'histoire mayennaise), est que l’agriculture en 1918 "est encore très manuelle, morcelée, peu spécialisée, et pratiquant pour une bonne part l’autosuffisance".

Le Service de la main-d’œuvre agricole incite pourtant les anciens agriculteurs à rester sur leurs terres. Globalement, l’Etat veut inciter les personnes invalides à "continuer l’ancien métier" ou à choisir une activité compatible avec leur invalidité, qui puisse être pratiquée "dans la région d’origine du postulant".

Une classification de l’impotence doit permettre de déterminer quelle profession agricole peut exercer l’infirme : chef de culture, viticulteur, vacher, fromager, vannier, affûteur, etc. Les prothèses doivent leur redonner de l’autonomie. Les centres de réinsertion dans la vie agricole vont également offrir ce que ces paysans partis combattre à partir de 1914 n’ont jamais reçu : des connaissances en agronomie, en semences, en gestion de ferme en conduite d’engins agricoles…

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23 octobre 2020 - N° 43
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