Publié le
Vendredi 14 février 2014

Après les quotas laitiers: les incertitudes d’un marché dérégulé

La gestion de la production de lait, les quotas, doit être abandonnée en Europe au 1er avril 2015. A moins d’un an et demi de l’échéance, les organisations agricoles réfléchissent à la meilleure manière de gérer les volumes dans un marché dérégulé. L’idée d’un système assurantiel, tel que le propose le Farm Bill, la loi américaine, semble faire son chemin sur le long terme. Certains y pensent pour la prochaine réforme de la Pac en 2020. En attendant, les coopératives françaises misent sur les marchés internationaux pour se donner de l’air face aux prix bas imposés par la grande distribution.
Alors que les États-Unis introduisent des mécanismes d’assurance des marges des éleveurs laitiers et de régulation dans le Farm Bill, leur politique agricole, l’Europe démantèle ses outils de gestion de la production, avec la sortie des quotas laitiers prévue le 1er avril 2015. Dans un marché libéralisé, les solutions toutes faites n’existent pas pour éviter d’éventuelles crises qui entraîneraient une chute des cours.
Grace au Farm Bill, les éleveurs laitiers seront indemnisés lorsque leurs marges tombent sous un certain seuil. Alors qu’un dispositif initialement prévu de régulation de la production en période de crise a été finalement rejeté, le système permet tout de même une gestion des volumes a minima.


Des assurances marges dans la PAC 2020?



L’idée séduit de ce côté de l’Atlantique: «Les choix faits dans le Farm Bill sont plutôt intelligents, on va travailler là-dessus mais on ne dit pas qu’il faut dupliquer ce modèle en Europe», expliquait Dominique Chargé, président de la Fédération nationale des coopératives laitières (FNCL), lors d’une conférence de presse à Paris, jeudi 30 janvier. «Nous souhaitons que la prochaine Pac, en 2020, soit plus ciblée sur l’accompagnement de la volatilité des marchés: il faut changer le modèle d’attribution des aides pour aller vers un système assurantiel de marges».


Les Jeunes agriculteurs, qui ont organisé une session de travail sur l’après-quota du 23 au 25 janvier, semblent être dans le même état d’esprit : “Pour les jeunes, nous sommes en réflexion sur un système de filet de sécurité, de garantie des marges, qui peut être financé par l’argent public ou par l’interprofession. Les outils existent, il faut s’y préparer pour la Pac 2020”, explique Jérôme Chapon, vice-président des JA en charge du lait. “Pour l’ensemble des producteurs, on ne perd pas espoird’obtenir un système de gestion de crise de Bruxelles “, ajoute t-il.



Vers une gestion privée



Roger Waite, porte-parole du commissaire européen à l’agriculture Dacian Ciolos, douche ces espoirs dans un entretien accordé à Agra alimentation: “Le député européen Michel Dantin a essayé d’introduire, dans ses amendements lors du débat sur la réforme de la Pac en 2013, des outils de marché pour réduire la production de lait en cas de crise. Mais ses propositions ont été rejetées”, assène-t-il, alors que le commissaire semblait favorable à une telle mesure.


La gestion des volumes devra donc se faire, d’une manière ou d’une autre, par le secteur privé. Dominique Chargé met en avant les spécificités des coopératives dans le domaine. Pour la FNCL, la sortie d’une économie administrée nécessite une plus grande implication des éleveurs dans les décisions prises pour leur outil industriel. “Les associés coopérateurs doivent participer au projet et à la stratégie de leur coopérative. Les choix qui seront faits seront ceux des coopérateurs, c’est à eux de définir quels seront les volumes mis en production par rapport aux marchés sur lesquels ils se seront positionnés”. Il explique que les éleveurs “doivent entrer dans une démarche d’entrepreneur”, pour “produire en fonction des marchés et des capacités industrielles”.


Et pour éviter une surproduction, “il doit y avoir des règles qui permettent de ne pas dégrader le marché”, ajoute-t-il, citant des mécanismes qui permettent aux coopératives d’inciter les éleveurs à ne pas produire plus qu’il n’y a de débouchés, comme des systèmes de prix différenciés selon les volumes ou de prix dissuasifs pour les volumes au-delà desquels la coopérative ne souhaite pas avoir de lait. Des outils qui existent, mais qui n’étaient pas utilisés du fait des quotas, explique la FNCL.



S’installer selon son projet économique



Les Jeunes agriculteurs préparent de leur côté une nouvelle politique d’installation. Ils se félicitent d’avoir obtenu, début décembre, l’accord de FranceAgriMer pour que les conférences de bassin puissent, à l’avenir, émettre des recommandations et des propositions sur l’installation dans la filière lait. La modification doit être paraphée par le ministre, ce qui devrait intervenir «dans les prochains mois. “C’est un délai administratif”, précisent les JA. “La conférence de bassin est l’instance la plus adaptée pour la concertation entre la filière, tous les acteurs économiques du territoire et les pouvoirs publics”, justifie Jérôme Chapon. Il espère que ces conférences de bassin pourront permettre d’impulser une nouvelle politique d’installation après la sortie des quotas. “L’installation du jeune doit être en corrélation avec son projet économique, il ne doit pas subir l’historique des cédants mais aller chercher des contrats”, développe t-il.



Changer la vision sur le prix du lait



Les mentalités doivent également évoluer, selon les coopératives, qui expliquent que “sortir des quotas implique nécessairement de sortir de la conception politique du prix du lait, reflet d’une économie administrée”. La FNCL demande de se référer à la «valeur du lait»: «La grille de lecture doit être revue sous un spectre plus large. Il ne faut plus s’attacher aux prix mensuels du lait, mais regarder la rémunération globale des coopérateurs», qui prend aussi en compte la rémunération du capital social investi dans la coopérative et les ristournes, des dividendes versés en fin d’année, explique Dominique Chargé.


Reste que le prix mensuel constituera le revenu des éleveurs qui livrent à des entreprises privées, et que les deux systèmes sont aujourd’hui fortement corrélés.



L’export pour s’affranchir de la grande distribution



Dans un marché libéralisé, c’est souvent la loi du plus fort qui s’applique. Et dans la filière laitière, même régulée, le plus fort est toujours la grande distribution. Alors qu’industriels et distributeurs sont en pleines négociations sur les prix des produits laitiers pour 2014, Dominique Chargé explique que «les discussions sont très difficiles, on est dans un rapport de force déséquilibré. Il faut faire comprendre aux distributeurs qu’il faut sortir de cette logique du prix bas, pour construire une chaîne de valeur».


Pour s’affranchir d’une trop grande dépendance au marché intérieur, les coopératives misent sur l’export, en particulier vers l’Asie, où la demande de produits laitiers transformés est exponentielle. Sodiaal s’est par exemple associé au chinois Synutra pour construire une usine de poudre de lait destinée à la Chine, dans le Finistère.



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